MARIA - YANN REDOR


Kirghizistan





1
J'étais mort. Peut-être le suis-je encore mais qu'importe, je marche vers la résurrection et tout a été fait.
Je suis enregistré et le sac est dans la soute. Comme moi il attend que les grévistes débloquent le vol. Il y a cinq minutes, j'ai déconnecté Facebook, coupé mon téléphone et sorti mon carnet.
Erreur, l'heure n'est pas à écrire, c'est un livre qu'il me faut.


A la dérive
l'idée d'un avion égaré
dans le ciel



J'écarte le cache lumière de mes yeux. Le soleil est déjà haut ; n'allions-nous pas à sa rencontre ?
Par le hublot j'aperçois les montagnes. Blanches de neige. A la verticale les steppes aussi sont recouvertes ; les vagues des congères s'élancent à l'assaut de mes yeux affamés. Là d'où je viens, il est 3h00 ; ici 10h00 ont déjà pété et je vais me poser.


Il cabre l'engin
deux doigts sur l'aérofrein
applaudissements



Je sais à présent ce qu'est une ville poussiéreuse. Enfilades de mûrs en béton et de trottoirs de terre morte, squelettes pourrissants et figés dans l'ex Union Soviétique, images d'une banlieue de l'enfance que j'avais oubliées.
Deux heures que je suis là
déjà des croûtes dans les narines


2
Ce voyage est différent des derniers.
Comme d'autres fois, loin des raids sportifs ou d'un trajet touristique, il conduit loin de moi, parmi d'autres humains. Des humains qui voient leur monde changer et qui cherchent à survivre. Désoeuvrées, 7 personnes sur 10 ont le temps d'espérer, de désespérer, de boire et de sombrer.


Aller sans retour
dans l'embrasure de la porte
celui-ci titube



Dans la rue, boues et crottin de cheval me rappellent combien aseptisé est devenu mon monde.
Combien de temps passé sans sentir une odeur de fumier ? Combien de temps loin des étables et autres bergeries où pourrissait une paille empestant l'ammoniaque ?


Ci bas
la vie a une odeur
le ciel lavé de nuages



La neige fond, sale de traces de pas, de chiures de bêtes et de roues de 4x4. Partout dans le village, l'eau coule, brune d'une saison qui arrive à grands pas.
9h00 et déjà 15°.
Au bazar, c'est le troisième jour consécutif que cette cuisse de vache arrête mon regard. Suspendue devant l'échoppe, elle masque le boucher dont la hache (il s’agit bien d'une hache) résonne sur le billot de bois.


Deux oiseaux chantent
peut-être trois
la neige a cessé de tomber


Tout semble sale.
En montagne le début du printemps est une triste saison. Le blanc vire jaune à brun, taché d'une vie qui fait valoir ses droits.


Cinquante ans
fière de deux nouvelles naissances
l'arrière grand mère



Moi qui généralement mitraille, je suis las de prendre des photos, fatigué. S'il m'arrive parfois d'enfoncer le déclencheur, c'est pour mon fils, un arbre ou une montagne.
Plus que naguère, photographier les gens me gêne.
Je voudrais immortaliser ces longs manteaux de draps noirs molletonnés qu'un foulard clair enceint pour les tenir fermés ; conserver traces des bottes de cosaques que les vieux portent dessous leurs socs de caoutchouc ; me souvenir des barbes blanches, au carré ou en pointe, qui soulignent ces visages burinés par l'air et le soleil.


Sans âme
vidés du vent et des odeurs
coucher des paysages



Chaque jour, la place du sommet du village fourmille de monde, exclusivement des hommes.
Par groupes de trois à dix, ils nous ignorent, nous sourient, ou, plus rare, nous adressent un Salam...
Il est dit que le kirghize n'a gardé de l'Islam que ce qui tenait dans les sacoches de son cheval... aux selles nues des cavaliers du village je devine que Salam tient dans une poche.


Gorge déployée
l'ancien offre son rire et
sa bouche édentée



Pas de femmes sur la place...
Les femmes font tourner le monde. Du matin au
soir, de la cuisine au jardin, toujours elles s'activent pour la communauté.


Maria sourit
en débarrassant la table
elle a dix ans



D'un coup de tête
la vache écarte l'agneau
la steppe plus aride



Au coup de klaxon
les moutons s’égayent
sur l'autoroute



Quatre voies
le chauffeur en ouvre
une cinquième





Orange
le papillon sur la neige
devance le printemps

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